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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 20:00

Un mélomane averti, Simon Corley, a publié sur le site "concertonet.com" un article élogieux et savant sur le concert du vendredi soir aux Cordeliers. Il vient de nous en faire une copie. Merci à lui.

Années 1910

  
Forcalquier - Cloître des Cordeliers 07/29/2016 -

 

Claude Debussy : Syrinx – Six Epigraphes antiques pour flûte et piano
Charles Ives : Sonate pour piano n° 1
Arnold Schönberg : Pierrot lunaire, opus 21.


Salomé Haller (soprano),

Sophie Cherrier (flûte, piccolo),

Chen Halevi (clarinette, clarinette basse),

Nicolas Dautricourt (violon, alto),

Jean-Guihen Queyras(violoncelle),

Pierre-Laurent Aimard, Frédéric Lagarde, Tamara Stefanovich (piano)

Retour sur les concerts de l'été

N. Dautricour t, C. Halevi, S. Haller, J.-G. Queyras,S. Cherrier, P.-L. Aimard

La famille Queyras – le violoncelliste Jean-Guihen et le violoniste Pierre-Olivier, et leurs épouses respectives, les violoncellistes Gesine Queyras et Véronique Marin – continue, avec ses amis artistes, d’animer Forcalquier et ses environs avec les Rencontres musicales de Haute-Provence, qui culminent au coeur de l’été selon un ordonnancement désormais bien établi:

  • une «journée continue de musique de chambre» à entrée libre, le 24 juillet en la cathédrale de Forcalquier;
  • six concerts du 25 au 30 juillet – les trois premiers au prieuré de Salagon (XIIe), dans la commune limitrophe de Mane, les trois derniers au pied de Forcalquier, en plein air, au cloître des Cordeliers (XIIIe-XVe);
  • des répétitions publiques gratuites;
  • trois conférences;
  • enfin, un «master jeunes talents» et un stage de «musique d’ensemble pour jeunes musiciens de tous niveaux» organisé en partenariat avec l’école intercommunale de musique et de danse du pays de Forcalquier-Montagne de Lure, dont les bénéficiaires offrent respectivement quatre et deux concerts gratuits dans les environs, jusqu’à Banon et Manosque.
  • S’y ajoutent, pour les plus jeunes, des «contes merveilleux italiens» avec Luigi Rignanese et quatre séances de «contes sur la musique» avec Dominique Martinez.


Car la vingt-huitième édition part d’une question aussi passionnante que difficile – «Que signifie la musique?» – pour admirer «les manières si personnelles des compositeurs de s’atteler au récit, au texte, au conte». Il en ressort une programmation originale et audacieuse – jusqu’au zarb persan et au saxophone jazz pour la dernière soirée – qui ne rebute pas le public, fidèle à des musiciens enthousiastes et engagés.

 

L’avant-dernier concert associe ainsi quatre oeuvres rares ou exigeantes, quand elles ne sont pas à la fois rares et exigeantes, qui ont en commun de dater des années 1910.


Pour commencer, le rapprochement entre Syrinx (1913) et les Six Epigraphes antiques (1915) de Debussy, déjà réalisé Jerome Robbins pour un de ses ballets, est à la fois logique et pertinent: d’une part, un court solo de flûte initialement commandé pour servir de musique de scène à Psyché de Gabriel Mourey (1865-1943) mais édité seulement après la mort du compositeur chez Jobert (qui, plutôt que La Flûte de Pan, lui a préféré le titre sous lequel il est désormais connu); d’autre part, la version pour flûte et piano d’un recueil fondé sur une partie de la musique de scène réalisée en 1901 pour les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, dont la première pièce ’intitule «Pour invoquer Pan, dieu du vent d’été». Depuis la coulisse, Sophie Cherrier gagne lentement la scène en jouant Syrinx: une fois n’est pas coutume, il est donné d’entendre les vers de Mourey pour lesquels la partition a été écrite – et un oiseau vient furtivement faire contrepoint à la musique. Ce faisant, la flûtiste de l’Ensemble intercontemporain (EIC) s’est rapprochée du piano de Frédéric Lagarde, qui se révèle accompagnateur d’un grand raffinement dans les Epigraphes antiques.

 

Charles Ives a composé deux Sonates pour piano: la Seconde («Concord, Mass., 1840–60»), certainement la plus connue, associe au clavier une flûte ad libitum, mais c’est à la Première (1901-1919) que s’attaque Tamara Stefanovich. Créée en 1949, l’oeuvre est inhabituellement formée de cinq mouvements, dont deux constitués chacun de deux sections distinctes: le déroulement en est donc largement rhapsodique et sui generis, de même que le style, étonnamment composite – la densité contrapuntique de l’écriture – on ne se situe pas loin de la Sonate de Berg – entre délibérément en collision avec des éléments violemment exogènes (chants religieux, blues et ragtimes), des rythmes désarticulés et des séquences oniriques, tandis que se profilent de bien plus tardives personnalités (Messiaen, Nancarrow, Ligeti). La pianiste serbe relève le défi avec courage, intelligence et talent, venant à bout des difficultés esthétiques et techniques de ces pages à la fois captivantes et déconcertantes.


Si, conformément à la tradition, c’est le patriarche, Jean-François Queyras, qui avait présenté la première partie, Pierre-Laurent Aimard s’avance seul sur scène au début de la seconde partie pour faire partager son attachement au Pierrot lunaire (1912), au lendemain d’une conférence qu’il avait donnée sur ce sujet. Il souligne ainsi le caractère décadent et décapant des poèmes (1884) du symboliste belge Albert Giraud (1860-1929), qui, chantés comme il se doit en allemand dans l’adaptation réalisée par Otto Erich Hartleben, seront, le moment venu, opportunément projetés dans leur version originale en français sur un écran placé côté cour. Rappelant que Schönberg n’avait pas hésité longtemps à saisir l’offre que lui faisait la Diseuse Albertine Zehme, le pianiste insiste sur l’importance de la tradition dans cette oeuvre, même si elle y est mise à distance par un sens acéré de la dérision, et manifeste son admiration pour une «musique immédiate et jaillissante», en même temps que très ouvragée. Comme en 2008 aux Bouffes du Nord, Salomé Haller s’aide d’un haut tabouret, posé devant une immense gerbe de fleurs: défiant parfois les lois de l’équilibre, notamment lorsqu’elle se met à genoux sur son tabouret, elle maîtrise le Sprechgesang (parlé chanté) schönbergien à merveille et vit le texte et la musique avec une intensité survoltée, voire hystérique, visage, gestes et même danses à l’appui. Ce premier degré expressif a le mérite d’être pédagogique et spectaculaire, d’autant que l’exécution est menée tambour battant, les vingt-et-une pièces s’enchaînant presque sans interruption, mais il n’est pas certain qu’il rende justice à cette rencontre unique et explosive entre les mondes de l’expressionnisme et du cabaret berlinois. Les musiciens y veillent davantage, quitte à couvrir quelquefois la voix: formidable quintette associant à Sophie Cherrier deux de ses anciens camarades de l’EIC, Pierre-Laurent Aimard (1976-1994) et Jean-Guihen Queyras (1990-2001), ainsi que les excellents Chen Halevi et Nicolas Dautricourt.

 

Et l’ensemble est accueilli triomphalement – encore un succès remarquable à mettre à l’actif de ces Rencontres musicales de Haute-Provence qui pratiquent décidément avec passion et sans façon la vulgarisation au plus haut niveau.


Le site des Rencontres musicales de Haute-Provence
Le site de Salomé Haller
Le site de Chen Halevi
Le site de Nicolas Dautricourt
Le site de Jean-Guihen Queyras
Le site de Pierre-Laurent Aimard
Le site de Frédéric Lagarde
Le site de Tamara Stefanovich


Simon Corley

Publié par Simon Corley - dans Les concerts des Rencontres